L’irruption des actifs numériques et des protocoles décentralisés a poussé les banques centrales à repenser les fondations mêmes de la monnaie souveraine. Au sein de la zone euro, une partition singulière mais coordonnée s’est mise en place : alors que la Banque Centrale Européenne (BCE) concentre ses travaux d’analyse et de concertation publique sur un euro numérique de détail destiné au grand public, la Banque de France mène depuis plusieurs années un programme pionnier d’expérimentations sur la monnaie numérique de banque centrale de gros (dite wholesale CBDC ou wCBDC).
Ce partage des rôles ne relève pas du hasard. Il répond à deux impératifs distincts : préserver l’ancrage public de la monnaie face à l’essor des paiements privés dématérialisés, tout en modernisant les tuyaux du système interbancaire mondial grâce aux registres distribués (DLT).
Deux visions, deux échelles : MNBC de détail contre MNBC de gros
Pour appréhender les architectures à l’étude, il convient de distinguer les deux typologies de monnaies numériques souveraines :
- La MNBC de détail (Retail CBDC) : Portée par la BCE, elle vise à offrir aux citoyens un équivalent numérique des billets de banque. Elle doit garantir un niveau élevé de confidentialité, fonctionner en ligne comme hors ligne, et préserver le rôle des banques commerciales grâce à des plafonds de détention stricts (souvent évoqués autour de 3 000 euros par individu) afin de prévenir tout risque de panique bancaire systémique.
- La MNBC interbancaire (Wholesale CBDC) : Pilotée sur le plan technique par la Banque de France et plusieurs autres banques nationales, elle ne concerne que les établissements financiers régulés. Son objectif est d’assurer le règlement instantané d’opérations sur titres financiers tokenisés (livraison contre règlement ou Delivery versus Payment) et d’optimiser les paiements transfrontaliers multidevises.
Dans ce second domaine, l’enjeu architectural est colossal : il s’agit de raccorder les infrastructures centrales préexistantes, comme la plateforme TARGET2 de l’Eurosystème, à des registres distribués sans sacrifier ni la souveraineté technique ni la résilience opérationnelle.
Les modèles architecturaux testés par la Banque de France
À travers plus d’une douzaine de pilotes opérationnels grandeur nature, l’institution parisienne a développé sa propre infrastructure DLT propriétaire, baptisée DL3S (Distributed Ledger for Securities Settlement System), tout en évaluant plusieurs paradigmes d’intégration.
1. Le modèle d’interopérabilité directe
Ce schéma permet d’initier une transaction sur une blockchain externe (publique ou privée) tout en déclenchant le règlement définitif en monnaie centrale au sein de l’architecture historique de la banque centrale. Cette passerelle repose sur des mécanismes d’échange de messages standardisés (notamment au format ISO 20022) et des verrous cryptographiques de type Hashed Timelock Contracts (HTLC). L’avantage principal réside dans la non-dissémination du passif de la banque centrale sur des registres tiers.
2. Le modèle de jeton natif sur DLT privée
Ici, la monnaie centrale est directement émise sous forme de jetons programmables sur une blockchain de consortium souveraine. Ce choix structurel, qui fait écho aux débats entre blockchain privée et publique, garantit que seuls les intermédiaires autorisés valident les blocs et accèdent aux carnets d’ordres, protégeant ainsi le secret bancaire et la stabilité financière.
3. Le modèle de distribution déléguée
Dans cette configuration hybride, les banques commerciales agissent comme relais techniques de distribution. Elles gèrent la tenue des comptes et la conformité (KYC/AML), tandis que la banque centrale conserve la garantie du passif monétaire ultime. Ce cadre allège la charge opérationnelle de l’émetteur souverain tout en évitant les risques de désintermédiation du crédit productif.
L’incursion dans la finance décentralisée : le Projet Mariana
L’un des jalons les plus commentés du programme d’expérimentation français est le Projet Mariana, mené conjointement avec la Banque des Règlements Internationaux (BRI), l’Autorité monétaire de Singapour (MAS) et la Banque nationale suisse (SNB). Les équipes ont testé la faisabilité de teneurs de marché automatisés (AMM, ou Automated Market Makers) issus de la DeFi pour exécuter des opérations de change au comptant (FX) entre euros, francs suisses et dollars de Singapour tokenisés.
« L’usage de contrats intelligents de liquidité partagée a mis en lumière une exécution instantanée et continue du change interbancaire, éliminant quasi totalement le risque de contrepartie lié au décalage horaire des règlements transfrontaliers. »
Toutefois, cette ouverture technologique ne va pas sans réserves. Même si l’efficacité algorithmique des courbes de liquidité impressionne, les régulateurs pointent régulièrement la vulnérabilité intrinsèque des smart contracts et la concentration des pools. Pour comprendre les réticences des superviseurs face à ces modèles, il est éclairant d’analyser les avertissements formulés autour de la DeFi et du risque systémique selon la BRI.
Synergie avec la tokenisation des marchés financiers
L’accélération des recherches sur la wCBDC répond directement aux attentes des investisseurs institutionnels. Les expérimentations menées sur l’émission d’obligations vertes souveraines ou de parts de fonds on-chain ne peuvent atteindre leur pleine efficacité sans un actif de règlement exempt de risque de crédit. La monnaie commerciale émise par des banques privées ou les stablecoins adossés au dollar ne peuvent rivaliser avec la sécurité d’un passif de banque centrale.
Cette dynamique accompagne le basculement progressif des grands gestionnaires de Wall Street et d’Europe vers les registres distribués, illustré par les initiatives de tokenisation portées par BlackRock et Franklin Templeton. L’existence d’une wCBDC fluide permettra à terme de régler ces instruments financiers en monnaie centrale en temps réel, 24 heures sur 24, réduisant drastiquement les exigences de collatéral intrajournalier.
Principes directeurs : neutralité technologique et résilience
Face à l’éparpillement des solutions techniques, l’Eurosystème martèle un principe clé : la neutralité technologique. Les banques centrales refusent d’être captives d’un protocole informatique spécifique ou d’un consortium privé. Les infrastructures futures devront être agnostiques, capables de dialoguer aussi bien avec des registres Ethereum d’entreprise, des chaînes basées sur Corda ou Hyperledger, qu’avec les systèmes de messagerie financière conventionnels.
Par ailleurs, les tests de résistance opérationnelle menés par l’Autorité Bancaire Européenne (ABE) imposent des normes de cybersécurité draconiennes : tolérance aux pannes massives, résistance aux attaques quantiques futures et étanchéité absolue face aux tentatives d’injection de transactions frauduleuses. L’architecture de la monnaie numérique européenne ne sera pas un terrain de jeu expérimental, mais une infrastructure critique bâtie pour traverser les crises sans vaciller.



